La musique traditionnelle japonaise n’est pas un bloc monolithique. Elle se déploie à travers des formes très différentes (musique de cour, théâtre nô, kabuki, festivals) et chacune a ses instruments de prédilection. Voici six d’entre eux, choisis parce qu’ils représentent l’éventail le plus large des sonorités et des usages de ce patrimoine musical.
Le koto, cithare nationale aux 13 cordes

Le koto est souvent présenté comme l’instrument national du Japon, et ce n’est pas usurpé. Introduit depuis la Chine à la cour impériale durant la période Nara (710-794), il s’agit d’une longue cithare posée horizontalement au sol, mesurant près de 1,80 m. Ses 13 cordes de soie se pincent avec trois doigts de la main droite équipés de petits grattoirs.
Ce qui distingue le koto, c’est la qualité de son timbre : lyrique, rond, avec une résonance qui s’attarde. On l’entend aujourd’hui dans les jardins japonais classiques et les restaurants kaiseki, où il pose une atmosphère sans jamais écraser la conversation.
Il existe des variantes modernes avec davantage de cordes, mais la forme à 13 cordes reste la référence.
Le shamisen, luth des geishas et des scènes de kabuki
Arrivé d’Okinawa au milieu du XVIe siècle, le shamisen est un luth à trois cordes pincées au plectre, avec un long manche fin et une caisse de résonance carrée traditionnellement recouverte de peau. Son timbre très particulier : à la fois sec et chantant, lui a permis d’occuper une place centrale dans le théâtre kabuki, le bunraku et l’art des geishas.
Ce qui frappe quand on entend le shamisen pour la première fois, c’est la variété de ce qu’il peut exprimer : du rythme pur, presque percussif, à des lignes mélodiques d’une grande délicatesse. Des groupes contemporains comme Wagakki Band l’intègrent aujourd’hui dans des arrangements rock sans que cela sonne forcé.
Le shakuhachi, flûte de bambou venue des monastères zen
La flûte shakuhachi doit son nom à sa longueur standard : un shaku et huit sun, soit environ 54 cm. Taillée dans la racine d’un bambou, elle ne comporte que cinq trous et se joue à la verticale, en soufflant sur un bord biseauté : un peu comme on le ferait sur le goulot d’une bouteille.
Son histoire est surprenante : au XIIIe siècle, elle est devenue l’instrument exclusif de certains moines zen, les komusō, qui la jouaient lors de leurs pérégrinations comme forme de méditation sonore. Ce passé spirituel a laissé des traces dans son timbre : le shakuhachi a ce son breathy, légèrement instable, que l’on reconnaît immédiatement dans les bandes originales de films de samouraïs.
Il s’est depuis largement ouvert au jazz et à la musique contemporaine.
Le taiko, tambour dont la pratique s’apparente à un art martial
Le mot taiko désigne en réalité toute une famille de tambours japonais, du petit kotsuzumi tenu sur l’épaule au grand ōdaiko de festival. Ce qui les unit : une caisse cylindrique en bois avec des peaux de cuir tendues des deux côtés, frappées à l’aide de baguettes.
La pratique du taiko est physiquement engageante au point d’être souvent rapprochée d’un art martial. Les frappes impliquent tout le corps : jambes, bassin, épaules, et les groupes comme Kodo (île de Sado) ou Ondekoza ont transformé cela en véritable discipline scénique, reconnue internationalement.
Historiquement, le taiko servait à cadencer les troupes en marche et à rythmer les cérémonies de temple. Aujourd’hui, on l’entend surtout lors des matsuri, les festivals japonais, où il structure toute la dynamique collective.
Le biwa, luth narrateur des récits de guerre
Le biwa est un luth à manche court, quatre cordes et caisse bombée, introduit au Japon au VIIIe siècle depuis la Chine. Il doit son nom au lac Biwa : le plus grand lac du Japon, dont il rappelle la silhouette.
Sa particularité tient à son plectre : un large éventail de bois très dur (bachi) que le musicien tient à pleine main. Ce plectre ne fait pas que pincer les cordes ; il les plaque parfois de façon violente contre la table d’harmonie, produisant un claquement sec intégré à la musique. Le biwa est ainsi à la fois mélodique, rythmique et percussif.
Son rôle historique : accompagner les récits de guerre, notamment le Heike Monogatari, la grande épopée de la guerre des Taira et des Minamoto. C’est un instrument rare aujourd’hui, dont la maîtrise demande des années, taillé dans une seule pièce de bois.
Le shō, orgue de bouche de la musique de cour
Le shō est sans doute l’instrument le plus méconnu de cette sélection, et pourtant l’un des plus anciens. Composé de 17 tuyaux en bambou de longueurs différentes assemblés en cercle, il fonctionne comme un petit orgue que l’on tient à deux mains : le musicien insuffle ou expire dans un embout central, et l’air fait vibrer de petites anche métalliques à l’intérieur de chaque tuyau.
Le son du shō est immédiatement reconnaissable : des accords tenus, presque statiques, qui créent une texture harmonique très dense. Il est l’instrument emblématique du gagaku, la musique de cour japonaise considérée comme l’une des plus anciennes formes orchestrales du monde. On le retrouve encore aujourd’hui dans les cérémonies du palais impérial et les grands temples.
Pour celui qui découvre la musique traditionnelle japonaise, l’écouter une fois suffit à comprendre pourquoi on parle de ma : cette notion d’espace et de silence comme d’un concept central dans l’esthétique musicale japonaise.







